un aller simple pour maoré

Publié le par l'anjouannais

Cinéma : 'Un aller simple pour Maoré'

Cinéma : ’Un aller simple pour Maoré’
De jeunes enfants comoriens sur un Ngalawa




" Un aller simple pour Maoré ", documentaire d'Agnès Fouilleux, sort dans une centaine de salles en France hexagonale à partir du 4 février.

Plongée dans un choc de cultures


Prendre un aller simple pour Maoré [Mayotte en comorien], c'est aller incidemment à la rencontre d'un choc des images et d'un choc des mots d'une rare violence. Le documentaire de la réalisatrice française Agnès Fouilleux ne prévient pas le spectateur. Il laisse la réalité s'exprimer au fil des images, surtout à travers des interventions de protagonistes parfois très truculents. Alors que l'observateur plonge parfois dans des décors de cartes postales mais aussi de la misère quotidienne, il se retrouve sommé d'écarquiller les yeux et d'ouvrir les oreilles pour voir et entendre l'absurdité de certaines situations. Le public découvre sous les latitudes tropicales de la collectivité départementale française de Mayotte, localisée à plus de 10 000 kilomètres au Sud de Paris, un climat peuplé d'inquiétudes et de non-dits sur les méandres et les subtilités de la politique française en Afrique. Dans ce road-movie sérieux mais qui par certaines séquences ne manque pas d'humour, le spectateur apprend que jusque 1975, date de l'accession à l'indépendance, les Comores étaient composées de quatre îles. L'amputation de l'île de Mayotte, dont les habitants ont majoritairement pour le maintien dans la République française, est mal vécue dans le tout nouvel Etat africain qui se sent spolié d'un quart de son territoire. L'arbitrage des Nations-Unies en faveur des Comores ne change rien à la donne. Quand les Comores avancent le respect de l'intangibilité des frontières hérité de la colonisation, la France oppose le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les Mahorais sont d'ailleurs en passe de se prononcer le 29 mars prochain sur une départementalisation future de leur île, qui deviendrait à terme le 101e département de la République française, le cinquième département d'Outre-mer.

Mayotte, la Française

Témoignage édifiant sur les obscures pratiques de ce que le journaliste d'investigation, aujourd'hui décédé, François-Xavier Verschaeve, avait coutume de nommer la "Françafrique", « Un aller simple pour Maoré » éclaire le spectateur sur la complexité de la situation politique mahoraise. Le film relate l'âpreté du quotidien de milliers de Comoriens sans papiers, qui exilés à Mayotte, sont aussi les murs porteurs d'une économie. Ces derniers viennent des îles sœurs voisines d'Anjouan, de Mohéli et de Grande Comore. Leur objectif : atteindre la terre promise mahoraise, un îlot de France et d'Union européenne dans l'archipel des Comores. Le spectateur se sent vite gêné aux entournures lorsqu'il se rend compte que bon nombre de ces clandestins, qui représenteraient tout de même un tiers des 160 000 habitants de l'île au lagon, travaillent au vu et au su de tous dans des conditions à la limite du tolérable.

Une des quatre îles Comores

Difficiles et dangereux, c'est ainsi qu'on peut également qualifier leur périple effectué entre le mince bras de mer - environ soixante-dix kilomètres - séparant Mayotte de l'Union des Comores. Des Comoriens qui migrent à Mayotte, ce n'est pas nouveau démontre le film. Les allers et venues des habitants entre les îles de cet archipel de l'océan Indien, situé dans le canal du Mozambique, entre la côte Est-africaine et Madagascar, existent d'ailleurs depuis plus d'un millénaire. Le grand chamboulement se situe vers 1994/1995 avec l'instauration du visa Balladur, qui vise à réguler la migration des Comoriens de l'Union des Comores vers la collectivité départementale française. Finie alors la libre circulation des Comoriens et bonjour l'immigration clandestine. La conséquence de ce visa a été de transformer les Comoriens des autres îles en clandestins à Mayotte, de surcroît en immigrés clandestins. Depuis quelques années, plus de 15 000 clandestins, essentiellement des Comoriens, sont expulsés de Mayotte vers l'Union des Comores !

Un Eldorado et cimetière marin

Dans le silence d'une nuit obscure, des kwasa-kwasa, de frêles esquifs abritant une quarantaine de passagers comoriens (enfants, femmes enceintes entres autres) à bord, en partance, très souvent, de la région du triangle du Nioumakélé à Anjouan, voguent dangereusement vers l'eldorado mahorais. Les raisons d'un tel voyage sont multiples : rejoindre la famille, aller se faire soigner ou encore chercher une meilleure scolarité. Ces embarcations qui glissent subrepticement et peureusement sur l'océan vers un avenir incertain doivent tromper la vigilance de la police maritime française pour accéder au rêve ultime. Plus d'une centaine de ces bateaux tentent, chaque année, de rejoindre le phare français. Ces traversées risquées en haute mer auraient coûté la vie à plus de 5 000 Comoriens depuis le début de l'instauration de ce mur invisible qu'est le visa Balladur ! Mayotte, connue pour être « la plus grande maternité de France », abriterait ainsi l'un des plus grands cimetières marins de France.

Accablant catalogue ou plaidoyer salutaire ?


Tourné, en 2007, tantôt à Anjouan, tantôt à Mayotte, « Un aller simple pour Maoré » demeure une source de première main et d'importance pour comprendre les enjeux géopolitiques qui s'opèrent dans cette partie du monde, à la fois proche de la base militaire britanico-américaine de Diego Garcia (à proximité de l'île Maurice) ou de la base militaire française de Djibouti. Dans l'ensemble les critiques à propos du documentaire « Un aller simple pour Maoré » sont d'assez bonne factures. Cécile Mury de Télérama souligne que « produit avec peu, ce film éclaire une situation méconnue, d'ordinaire biaisée ou négligée dans les médias. Salutaire ». C'est « un témoignage indispensable pour un plaidoyer passionnant », pour Xavier Leherpeur de Toutleciné.com. Politis souligne que « malgré certaines imperfections dans le récit et le montage, Un aller simple pour Maoré est à la fois un documentaire de dénonciation implacable et une suite de rencontres attachantes avec des habitants de ces îles que, de métropole, on a tendance à oublier. » La critique la plus acerbe provient du journaliste Jacques Mandelbaum du quotidien Le Monde. Le 3 février dernier, il écrit que : « Face à cet accablant catalogue, il resterait toutefois à préciser que le film ne se donne pas tous les moyens d'en étayer les arguments. Principalement nourri par le réquisitoire de Pierre Caminade, auteur à un titre qui reste inconnu du spectateur d'un ouvrage consacré à la question (Mayotte-Comores, une histoire néocoloniale, aux Editions Agone), et de témoignages certes émouvants mais plutôt impressionnistes, ce documentaire prête le flanc à la critique. D'autant plus que sa facture stylistique, comme ses méthodes de montage, n'échappent pas non plus à cette impression d'arbitraire. »

Un documentaire cinématographique original

Le dernier mot revient à l'auteur du documentaire, Agnès Fouilleux, qui répond avoir « l'impression que la mouvance documentaire offre deux alternatives opposées : d'un côté le documentaire de création, orienté vers l'introspection qui, si il permet une grande liberté de forme exclue souvent l'analyse globale, et d'un autre côté une forme « de télévision » très formatée, qui va du spectaculaire à audimat jusqu'au voyage folklorique, et ressemble plus à ce que l'on trouve dans les cases « magazine » des chaines de télévision mais aussi au cinéma (...) » La réalisatrice, également journaliste, se défend de vouloir faire un film de télévision, mais plutôt un documentaire dans une forme originale avec un rythme de cinéma. « M'autoriser une grande liberté de création en ouvrant une réflexion sur du politique, sans faire un film militant, voilà le préalable que je m'étais fixé. Raconter une histoire sans m'en tenir non plus à des faits qu'un journaliste dans un souci d'exhaustivité, aurait replacé dans un contexte géographique précis, carte à l'appui et dans une suite chronologique. Peu m'importe que, les gens qui sortent d'une projection sachent précisément ou se situent les Comores sur le globe ! Ce que j'ai voulu mettre en évidence ce sont des phénomènes sociaux, humains, dans un contexte et un processus politique en cours, en montrer les effets dans la vie de gens ordinaires que sont les personnages sur l'écran... Toucher à cette matière humaine qui disparaît dans les statistiques du journaliste, et la montrer par les outils du cinéma : le son, l'image, le montage, la musique... Donner à vivre au spectateur (...) » soutient Agnès Fouilleux. D'« Un aller simple pour Maoré », le spectateur en revient mais avec un désir plus grand d'en savoir davantage sur cet île de 374 kilomètres carrés, près de l'Afrique, en passe de devenir département français dans les années à venir.


par Ismail Mohammed Ali
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