Anjouan: CAPITALE HOSTILE À MOHAMED BACAR
Les gendarmes de Mohamed Bacar avaient déjà disparu dans le centre-ville. "Anjouan est libérée !" hurlaient les manifestants. "La guerre sans armes !" hasardait même Youssef Abdallah, descendu de la médina au milieu d'une foule avec, à sa tête, les jeunes hommes qui se terraient depuis des mois pour éviter d'être arrêtés par les forces du colonel.
La capitale d'Anjouan est demeurée hostile jusqu'au bout à l'ex-commandant de la gendarmerie, réélu à huis clos en juin. A Mutsamudu, la population est majoritairement d'origine chirazie (avec des ancêtres venus de la péninsule arabique, des villes swahilies et, peut-être, d'Iran). Elle a vécu l'arrivée au pouvoir de Mohamed Bacar, représentant les "gens de la campagne" issus plutôt du continent, notamment de l'actuel Mozambique, comme un affront envers leurs intérêts. Et aussi envers leur conception de ce que doit être l'ordre des choses aux Comores.
Le président de l'Union comorienne, Ahmed Abdallah Sambi, originaire lui-même d'Anjouan, est d'origine chirazie. Les habitants de Mutsamudu ont conservé ses portraits en bonne place sur lesmurs de leurs maisons et de leurs magasins pendant tout le "règne" de Mohamed Bacar. Ses forces, les FGA, ne pouvaient mettre le pied dans la médina.
Mardi matin, l'heure n'était pas aux discussions sur ces considérations. En ville, sur la place où avait été hissé, en 1997, le drapeau français par les "rattachistes" qui prônaient alors la sécession d'Anjouan pour rentrer dans le giron de la France, un certain Ahmed Aboubakar, surnommé "le hérisson", tentait de convaincre la foule qu'il était le "chef secret de l'opération en cours". Et donc, expliquait-il, poursuivant la métaphore animale, "une taupe, finalement". L'arrivée des militaires comoriens et africains, tout juste débarqués à proximité du port, interrompait la démonstration.
Débarqués sur la plage, les premiers soldats de la coalition à entrer dans Mustamudu étaient des Tanzaniens, accompagnés d'éléments comoriens. Leurs colonnes sont entrées sans combattre.
Sur le port, les éléments des Forces de gendarmerie, supposées loyales à Mohamed Bacar, avaient déjà pris la fuite, abandonnant leurs uniformes sur le sol et laissant les quais, où les commerçants avaient frénétiquement tenté de dédouaner leurs containers la veille, à la merci des pillards. Les troupes tanzaniennes n'ont eu qu'à s'ouvrir un passage en tirant quelques coups de lance-roquettes.
A cette heure, où se trouvaient donc les forces de Mohamed Bacar ? La veille au soir, le commandant Salim, chef d'escadron des FGA, visiblement tendu, dénonçait les "intox et manipulations" du président Sambi, et appelait les enfants à "se rendre à l'école". Mohammed Abdou Madi Jamawe, numéro deux du régime, affirmait : "Si les gens veulent la violence, on ne peut leur répondre que par la violence." Allaient-ils se battre ? A l'aéroport, le commandant Kamardine, l'un des responsables des exactions du régime, expliquait que la piste d'atterrissage avait été constellée d'obstacles pour éviter d'être prise d'assaut depuis les airs : "Quand on dort chez soi, on ferme la porte", commentait-il, laconique.
Une offensive a visé les environs de Ouani, ville voisine de Mustamudu où se trouve l'aéroport de l'île. Un petit cargo transformé en navire de guerre, le 13-Radjab, pilonnait en début de matinée l'aéroport et les positions des FGA depuis la mer. Des combats à l'arme lourde avaient lieu, à terre, entre éléments des forces tout juste débarquées et les FGA. A Domoni, de l'autre côté de l'île, des soldats tanzaniens commençaient le porte-à-porte, à la recherche des partisans de Mohamed Bacar. Un des tracts lancés par le pouvoir central de Moroni leur conseillait : "Sachant que vous êtes nombreux à vouloir déserter, il vous sera communiqué, le moment venu, l'endroit où vous vous rendrez et vous serez traité avec dignité, droit et respect. (…) Nous vous souhaitons bon courage et vous disons à bientôt."
Source: Le Monde