Le sommet de Damas : un bilan désastreux
Les délégations qui ont participé au sommet arabe de Damas ont quitté la Syrie, laissant derrière eux un fort sentiment d’inachevé et une déception à plusieurs égards. Pourtant, le régime syrien crie victoire et nargue l’ensemble de la communauté internationale.
C’est du moins ce qui ressort de la lecture de la presse arabe, ce 31 mars. Les médias ne sont pas tendres avec la politique syrienne, et accusent Damas de chercher un seul objectif : réunir le sommet à la date prévue. Peu importe qui y participe, l’important pour le régime est de se donner l’impression de briser son isolement. Dans la forme, le pari est gagné. Mais sur le fond, le sommet a consacré la rupture entre la Syrie et les « poids lourds ». L’Egypte, l’Arabie saoudite, le Maroc, la Jordanie ont entre autres pays boudé la rencontre, et la Syrie en a aussi tiré profit, en expédiant les problèmes cruciaux, en survolant les crises et en empêchant l’ébauche de toute solution aux conflits qui impliquent ou intéressent les Arabes. Ainsi, le président Bachar Al-Assad a-t-il opté pour un discours très plat, pour calmer la tempête qui soufflait sur son pays, et éviter toute confrontation. Cette stratégie fait partie de sa politique : plier pour ne pas rompre. Il pense pouvoir fructifier sa présidence du sommet arabe durant un an, le temps que George Bush quitte la Maison Blanche. Après, chaque chose en son temps !
Ainsi, la déclaration de Damas, clôturant les travaux du sommet, ne peut aucunement servir de base de travail pour résoudre les conflits auxquels les pays membres de la Ligue sont confrontés :
Le dossier libanais a été exclu des débats à huis clos, puisque les intéressés étaient absents. La Ligue doit donc poursuivre sa médiation pour élire un président pour le Liban, sans savoir comment et pourquoi elle pourrait y parvenir là où elle a déjà échoué. Seul le représentant de l’Arabie a mis le doigt sur la plaie, osant dire tout haut ce que tout le monde savait depuis longtemps : l’opposition pro-syrienne a déjà la présidence du Parlement. Le futur président de consensus (Michel Sleiman) est son ami et allié. Que veut-elle de plus ? Il est inconcevable que l’Arabie exerce des pressions sur la majorité pour partager le reste avec la minorité…
L’autre dossier brûlant qui devait être traité est la question irakienne. Mais tout consensus de bon sens ne pouvait que desservir les intérêts de Damas, lui qui a tant investi pour alimenter le terrorisme dans ce pays. Donc Damas a refusé de condamner la violence en Mésopotamie, a obtenu la modification de la déclaration de Damas, et a qualifié le terrorisme de Résistance qu’il convient de soutenir.
La troisième question stratégique était l’occupation iranienne des îles émiraties dans le Golfe. Depuis l’indépendance des Emirats en 1971, l’Iran occupe et colonise les trois îles : la Grande Toumb, la Petite Toumb et Abou Moussa. La déclaration de Damas a invité les protagonistes à régler cette question par la négociation. Mais avant que l’encre du communiqué ne sèche, le ministre iranien des Affaires étrangères, Manoushaher Muttaki, invité au sommet de Damas, a vite rappelé que les trois îles étaient définitivement iraniennes, et qu’aucune négociation n’était à l’ordre du jour.
Le quatrième dossier qui mobilise et sensibilise tous les Arabes est la question palestinienne. La Syrie, en tant que présidente du sommet arabe pour l’année à venir, s’est proposée d’œuvrer pour l’unité des Palestiniens, et de réunir le Hamas et le Fatah afin de faire aboutir les accords du Caire, de la Mecque et de Sanaa. Mais il n’a pas échappé aux participants que Damas met son uniforme de pompier, après avoir longtemps joué le pyromane dans ce dossier, comme dans tant d’autres.
Il en ressort que le sommet de Damas était un sommet parfaitement réussi pour la Syrie, mais désastreux pour les Arabes, tant au niveau des Etats que des populations, saignées à blanc. La tension qui a présidé aux relations interarabes avant le sommet est ainsi appelée à perdurer et à croitre après la rencontre. L’Arabie, l’Egypte, le Liban et la Jordanie ne mâchent pas leurs mots pour dénoncer le comportement du régime syrien. Ils le soupçonnent de manœuvrer et de perdre le temps, en attendant le changement attendu à la Maison Blanche. Ils l’accusent aussi d’adopter un profil bas en laissant miroiter la perspective d’une reprise des négociations de paix avec Israël. Mais, selon l’ancien vice-président syrien Abdelhalim Khaddam, interrogé ce 31 mars par l’agence italienne « AdnKronos International » (AKI), « le régime syrien utilise la carte de la paix pour s’ouvrir sur Washington, et de ce fait, il manœuvre, sans plus ». De leur côté, « les Israéliens, et notamment Ehud Olmert, n’ont pas les moyens de payer le prix de la paix. Au contraire, ils exploitent la carte des négociations avec la Syrie pour exercer des pressions sur les Palestiniens », a ajouté Khaddam, qui fut l’un des stratèges du régime syrien sous Hafez Al-Assad. Signalons dans ce cadre que le ministre de la Défense israélienne, Ehud Barak, a reconnu que le Premier ministre Ehud Olmert a adressé une vingtaine de messages aux Syriens, en 2007, relatifs à la reprise des négociations. Il leur a suggéré de prendre leur distance avec l’Iran et d’arrêter leur soutien au Hezbollah et au Hamas. En vain. Pour Barak, « nous finirons bien par rencontrer les Syriens, soit autour d’une table de négociation, soit sur le terrain ».
L’axe arabe « modéré » attribue également à la Syrie une autre manœuvre consistant à empêcher la mise en place du Tribunal international. A ce sujet, Khaddam met en garde contre une « liquidation du général Assaf Chawkate ». Bachar Al-Assad aurait interdit à son beau-frère de quitter le pays. Khaddam, qui a lui aussi fui la Syrie, craint que Chawkate ne soit « suicidé » comme le fut Ghazi Kanaan. En l’éliminant, le régime pourrait lui attribuer la série d’assassinats commis au Liban et échapper ainsi au Tribunal. L’ancien ministre jordanien de l’Information, Saleh Al-Gallab, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud Al Fayçal, ainsi que le représentant saoudien à la Ligue arabe, Ahmad al-Qattan, ont dénoncé avec une virulence inhabituelle le rôle de Damas et l’opposition libanaise. Celle-ci réclame la participation au gouvernement et cherche à obtenir le tiers des ministères, « un partage qui lui permettra de bloquer le Tribunal ou d’empêcher l’Etat libanais d’appliquer les décisions de la justice internationale », dénoncent les Saoudiens. Khaddam rappelle de son côté que « la même opposition était largement représentée dans le gouvernement, qualifié de cabinet de résistance pendant la guerre de l’été 2006. Les ministres de l’opposition ont démissionné collectivement le jour où le gouvernement devait examiner et entériner la constitution du Tribunal ». « La manœuvre était flagrante et par une baguette magique, le même gouvernement est passé d’un cabinet de résistance à celui de traitre. Bachar Al-Assad n’avait-il pas demandé au Hezbollah, un certain 15 août 2006, de renverser le gouvernement de fabrication israélienne ? », rappelle-t-il.
Aujourd’hui, après leur vingtième sommet ordinaire en 62 ans, les pays arabes font preuve d’une « stérilité caractérisée ». Le plus grave c’est qu’ils hypothèquent leur avenir en confiant la destinée du sommet arabe à Bachar Al-Assad pour l’année à venir. Pourtant, ils reconnaissent, en chœur, que « 2008 sera une année charnière ». Le 21ème sommet aura-t-il lieu au Qatar en 2009 ? Les événements qui menacent l’ensemble de la région dans les mois à venir devraient apporter la réponse.
Source: MediArabe